Accéder au contenu principal

161 Spring Street

Pendant un instant, une bouteille de bière, se dressant fièrement entre mes deux yeux, occupe l'intégralité de mon champ de vision tandis que je prends une longue gorgée rafraîchissante. Le souffle coupé, je repose mon breuvage pour plonger mes yeux dans ceux de la personne située en face de moi. Nous sommes cinq personnes réunies dans ce club, et je suis la plus silencieuse de la tablée.
L'homme en face de moi raconte une anecdote à propos de Dustin Hoffman.

« Et à ce moment-là, il fait une blague un peu limite - je pense que c'était pour faire rougir la productrice... »

Je souris. Les gens m'aiment bien ici en Australie car je regarde mes interlocuteurs dans les yeux. C'est très français. J'ai toujours pensé que c'était poli, que c'était ce qu'il fallait faire. Mais en fait, ils n'y sont pas habitués. Certains sont un peu gênés, d'autres fascinés. Lui, en tout cas, il avait l'air d'apprécier qu'une jeune femme de cinquante ans sa cadette soutienne fermement son regard - et dans la durée - pendant qu'il racontait ses histoires. De la part d'un homme habitué à fréquenter des caméras quotidiennement, ç'aurait été étonnant qu'il soit gêné. Pendant une seconde, je cesse d'écouter, essayant de me souvenir de la dernière fois dont j'avais participé à une conversation à propos de Dustin Hoffman. C'était aussi lors d'une soirée. Un type alcoolisé en pointait un autre du doigt, demandant à tout le monde « Vous trouvez pas que c'est le sosie de Dustin Hoffman - genre, le même en plus jeune ? Avouez !  ». Jamais ce jour-là, je n'aurais imaginé discuter avec quelqu'un qui aurait rencontré Dustin Hoffman en personne. Tout le monde se met à rire et je ris avec eux ; Ray - c'est son nom - a terminé de raconter la blague de Dustin Hoffman. Il est temps de se concentrer sur la conversation, car je suis en compagnie de gens intéressants, j'aurais largement le temps de laisser mon esprit vagabonder quand je serai seule.

Puisqu'il ne parle plus, je quitte Ray des yeux pour jeter un regard aux autres hommes qui m'accompagnent. Sur la banquette, à ma gauche, deux hommes sont encore en train de rire à la plaisanterie de Ray. Mon ami Mark, à la gauche de Ray, sourit distraitement. Je croise son regard. Je ne le vois pas souvent, et je suis vraiment très heureuse d'avoir l'occasion de passer du temps avec lui. C'est une personne fascinante.

Ray reprend la parole. J'ai l'impression que les hommes n'aiment pas le silence. Cette pause de cinq secondes a eu le temps de peser. Il se tourne vers Jason, un américain.

« Et avant d'arriver à ce poste, vous faisiez quoi à la NASA ? »

Jason se redresse dans la banquette. C'est à son tour d'être le centre de l'attention.

« Oh, j'ai directement été embauché à ce poste. Avant d'intégrer la NASA, j'étais ingénieur informaticien, dans le secteur privé. »

Et Jason commence à raconter son ancien emploi, ses responsabilités, travaillant dans un lieu où sont regroupés de très nombreux serveurs informatiques « je vous le dis, quatre-vingt pourcents du flux internet mondial passe par cette ville ! » (il me regarde, mettant l'emphase sur le fait que mes activités en ligne passent probablement par cet endroit des États-Unis que je n'ai jamais visité et ne verrai sûrement jamais, espérant lire dans mon regard de l'étonnement, un choc ou une quelconque forme d'impression). Puis, il parle de son rôle actuel à la NASA, et enfin de ses projets pour l'avenir. Il a repris des études, en parallèle de son poste. La conversation dévie sur les études supérieures, pour le plus grand plaisir de chacun. L'Éducation est toujours un excellent sujet à discuter en société. Tout le monde a toujours un avis tranché sur l'Éducation. Dans ce genre de milieu tout particulièrement, où tous les participants ont traîné, cinq ans, sept ans, parfois plus, sur les bancs de l'Université - trois d'entre nous y ayant même enseigné.

« Alors, Manon, comment trouvez-vous l'Université en Australie ? »

C'est mon tour de parler: tous les regards sont sur moi. La question est simple, on me la pose souvent et je sais exactement quoi dire. Heureusement, car je ne veux pas me ridiculiser devant Mark ni aucune de ces importantes personnes. J'explique, la différence entre les Universités françaises et celles du système Anglo-saxon. Mon point de vue sur l'éducation payante. Mes goûts personnels, mes ambitions. Je réalise soudainement qui est en train de m'écouter, et pendant un instant je me sens fébrile : ces personnes si passionnantes étaient en train de dépenser quelques unes de leurs précieuses minutes d'existence à écouter une gamine parler de ses préférences en terme de système éducatif. C'était irréel. Je n'ose pas regarder mon ami dans les yeux, j'aurais l'air de demander une validation (« Au fait, est-ce que j'avais l'air stupide ? Juste par curiosité ? ») donc je regarde les autres. Ils n'ont pas l'air de me trouver trop idiote. C'est un peu rassurant.

Comme tout le monde, je n'aime pas trop me sentir stupide. J'avoue que j'apprécie même de me retrouver dans des situations où les gens admirent mon intelligence et mes connaissances académiques. Ceci dit, ce que je préfère, c'est me retrouver en compagnie de gens qui en savent beaucoup plus que moi, me taire et les écouter. J'adore ça. Et c'est exactement ce que j'ai fait, entourée de mes héros ce soir-là et l'après-midi qui précédait.

Commentaires